La Brahma, quelle est son origine ?

par Mr Jean-Claude MARTIN, Président d'honneur du B.C.F.

 

Un adhérent du Bantam-Club, Monsieur Noël HENRY, m'a fait part de ses réflexions sur l'origine de la Brahma. II pense que cette race est issue du croisement Cochin x Combattant malais et son argumentation, basée sur le phénotype de la Brahma, est fort pertinente. Quelle est donc la véritable origine de la Brahmapootra qui porte le nom d'un fleuve qui se jette dans le golfe du Bengale après avoir pris sa source au Tibet, contourné l'Himalaya, et parcouru 2700 kilomètres ?

Voici une question qui a déjà fait couler beaucoup d'encre depuis plus d'un siècle. Personne n'a cependant apporté de solution certaine? Et en plus je ne prétends nullement vous l'apporter. Évidemment il ne s'agit pas de la Brahma naine dont, selon les variétés, les origines récentes sont bien connues, mais de la "grande" Brahma, la plus grande et massive de toutes les poules domestiques.

La Brahma est incontestablement à la mode. On la rencontre fréquemment en exposition et les juges sont enclins à accorder facilement des récompenses à cette race qui, il faut bien le reconnaître, est spectaculaire, du moins pour les plus beaux sujets. Pourquoi pas? Je ne pense pourtant pas qu'elle ait beaucoup de qualités gustatives ni comme pondeuse. Mais n'en ayant jamais élevé, faute de place, je reconnais que ce jugement reste très subjectif. Faute de place disais-je? Une amie me disait pourtant que ses Brahmas demandaient beaucoup moins d'espace que certaines races naines actives et se trouvaient dépaysées devant une prairie qu'elles n'exploraient que très partiellement et après bien des hésitations.

Pourquoi ne pas reparler de ses origines? Tout d'abord parce que ce ne semble être actuellement la préoccupation de personne, depuis bien longtemps, ce qui permet d'aborder le problème avec une certaine objectivité éloignée des agitations et excès qui agitent parfois, et même trop souvent, les aviculteurs. Ensuite parce que le dit problème n'a jamais été résolu.

Nous ferons tout d'abord une recherche historique, relativement facile grâce aux nombreux auteurs avicoles de la deuxième moitié du XIXème et du début du XXème siècle. En même temps nous essaierons de critiquer les dires de ces auteurs en les comparant avec la réalité des arrivées de Brahmas et autres races asiatiques en Europe et leur provenance. Enfin l'examen des variétés de plumage apportées par la Brahma nous permettra une analyse -à défaut d'une solution- plus approfondie.

Mais l'étude des origines de la Brahma ne peut être accomplie si l'on ne s'intéresse pas en même temps au Malais et à la Cochin. C'est pourquoi, avant de vraiment parler de Brahma, nous allons évoquer le Combattant malais et la Cochinchinoise. Pour ne pas lasser le lecteur nous donnerons uniquement les renseignements bruts pour ces deux races et ne ferons la citation et l'analyse des sources, qui sont les mêmes, uniquement pour la Brahma.


Le COMBATTANT MALAIS

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Des combattants venant du Sud-est asiatique ont été importés en Europe et Amérique dès le début du XIX° siècle et incontestablement avant la Cochinchinoise, cette dernière étant originaire de Chine et ce pays restant fermé au commerce international jusque vers 1840. Peut-être y avait-il parmi eux des Aseel, race indienne typique, très ancienne et réservée en Inde aux nobles et aux élites, mais aussi d'autres combattants plus grands, plus populaires et plus communs, proches du type "malais". N'oublions pas que le Malais que nous connaissons actuellement a été façonné par les Anglais (qui ont été les premiers à rédiger son standard)à
partir de divers combattants asiatiques dont évidemment certains d'origine malaise, mais sans doute aussi des Shamos, peut-être croisés avec des Combattants anglais, puis sélectionnés sur la plus grande taille. Seuls l'Aseel et le Shamo sont d'authentiques races asiatiques définies et stabilisées dans leur pays d'origine.

Des combattants de type malais sont arrivés aux États-Unis et en Angleterre dès 1930 et peut être même bien avant puisque la "race" (était-ce déjà une race?) est citée dans un livre britannique de M. Mouhaz "Domestic poultry" édité en 1915. Ils sont alors considérés comme les géants de toutes les races de poules. Difficile de dire de quelle couleur ils étaient. En 1865 ils sont admis au standard anglais avec deux variétés: le blanc et le black-red. Or, si le blanc a toujours été le blanc, nous savons que "black-red", c'est à dire littéralement "rouge et noir", correspond désormais uniquement au type sauvage, donc saumon-doré, mais à l'époque cela pouvait aussi bien définir une volaille saumon-doré, qu'une perdrix ou une froment puisque les coqs sont quasiment identiques.


La COCHINCHINOISE

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C'est la plus connue des "grandes" asiatiques et ses premières importations en Occident sont parfaitement définies.

Elle arrive aux États-Unis en 1845 et en Grande-Bretagne en 1850, importée du port Chinois de Shanghai, d'où son nom initial de "Shanghai". En France elle arrive en 1846, exactement le 22 mai, expédiée d'Extrême-Orient dans un navire parti du port de Macao (plus de 1000 km. au Sud de Shanghai) par l'Amiral Cécile : deux coqs et six poules. Cependant l'Amiral les avait acquises dans une ferme non loin de Shanghai. En France le nom de Cochinchinoise a été imposé par l'usage malgré les protestations de l'Amiral Cécile. Un coq et trois poules partirent au Muséum d'histoire naturelle et l'Amiral Cécile, retraité, conserva et fit prospérer les autres. Malheureusement nous ne savons pas de quelle variété elles étaient. Il est très probable que cette importation initiale a été suivie de bien d'autres.

En 1858, donc seulement douze ans plus tard, Charles Jacque décrit la variété fauve (avec des faucilles noires dans la queue du coq), la rousse (un peu plus foncée) et la perdrix (perdrix maillé) qu'il décrit en détails. Il considère que ce sont les trois variétés d'origine. II cite également la blanche, la noire et la coucou, mais pense qu'elles ont été obtenues par croisement avec d'autres espèces de poules.


La BRAHMA

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Comme la Revue avicole a longtemps été reconnue comme la seule "bible" de l'aviculture française, nous allons nous y référer en priorité avec son édition du centenaire qui consacre les lignes que voici à la Brahma : "La race de Brahma qui fait l'objet de la première exposition de l'année
(année malheureusement non citée) au Jardin d'Acclimatation est un des plus superbes spécimens de l'espèce galline et elle paraît toujours en assez grand nombre à nos expositions d'aviculture. C'est une race fort estimable et qui, malgré son nom de Brahmapootra ne vient nullement des rives du fleuve qui porte ce nom. Elle fut introduite d'Amérique en Europe par M. Georges P. Barnham qui raconte cette introduction d'une façon fort amusante: Un capitaine de vaisseau ambitieux arriva de Shanghai à New-York avec une centaine de volailles de Chine, de tous grades et de toutes proportions. J'ai choisi dans ce lot quelques spécimens gris très grands, conséquemment très beaux. Yen ai élevé avec d'autres poules grises que j'avais chez moi. J'eus bientôt beaucoup à vendre de ces volailles, auxquelles j'avais donné le seul vrai nom approprié "Shanghai gris" puisqu'elles venaient du port de Shanghai.

L'ennui c'est que nous n'avons aucune indication sur l'année d'arrivée du bateau à New-York, pas plus sur ce qu'était la couleur réelle de ces "Brahmas gris" qui , de toute façon, ont été croisées avec d'autres poules locales de couleur "gris". Et que signifie "gris"? On pourrait supposer qu'il s'agit d'une couleur composée de blanc et de noir, sans trace de brun. Ne retenons que ce qui est précis : cela se passe aux Etats Unis, il y a eu croisement avec des poules locales et les animaux arrivaient de Shanghai.

Puisque l'on parle des États-Unis, voyons ce qu'en dit le très sérieux "American standard of perfection". Voici l'introduction consacrée à cette race : "Une race asiatique, nommée "Chittagong"(ville du Bangladesh située près du delta du Brahmapootra) ou "Shanghai grise" ou encore "Brahamapootra" qui a été ensuite raccourci en Brahma, dont on pense qu'elle résulte du croisement du Malay et du Cochin réalisé en Inde. Elle a été importée de Shanghai, peu après 1840 quand les ports chinois se sont ouverts au commerce mondial. C'est longtemps après leur arrivée en Nouvelle Angleterre que les éleveurs américains améliorèrent la souche originale pour créer la grande et majestueuse volaille dont les variétés "light" (blanc-herminé) et "dark" (foncée = perdrix-maillé-argenté) furent admises au standard en 1874".

Intéressant. Nous retrouvons le terme "Shanghai gris" déjà cité ainsi que l'hypothèse d'un croisement Malais x Cochin. Mais ce croisement aurait été réalisé en Inde, dès avant l'importation en Occident, alors que les premiers sujets importés seraient arrivés de Shanghai! Pourquoi la Brahma aurait elle été créée par croisement en Inde pour revenir ensuite à Shanghai, en Chine, port dont sont originaires et exportées les Cochinchinoises à peu près à la même époque? Notons également que les sujets importés peu après 1840 ont été "améliorés" pendant 34 ans avant d'être admis au standard. Comment étaient-ils à l'origine?

Le standard britannique n'est pas plus explicite : "L'origine de la Brahma est drapée de mystère, bien qu'il soit reconnu que ses ancêtres étaient asiatiques. Son nom de Brahma laisse supposer que le premier arrivage de la race à New-York en 1846, provenait des Indes. Elle arrive en Angleterre en 1853. Les variétés herminée et foncée sont admises au standard en 1865." Curieux, les Américains, qui l'ont reçue les premiers, disent qu'elle venait de Shanghai et les Anglais qu'elle arrivait des Indes en Amérique. Il est vrai que l'Empire des Indes était britannique, alors pourquoi pas un peu de chauvinisme!

Essayons d'y voir un peu plus clair en recherchant des témoignages contemporains ou presque des premières importations.

Dans la première édition de son livre "Le poulailler", paru en 1858 (ce livre, révisé et augmenté sera réédité plusieurs fois dans les décennies suivantes), Charles Jacque nous parle du Brahma-Pootra. Ch. Jacques n'est pas n'importe qui. Il peut être considéré comme le premier aviculteur "moderne" en France. Il s'intéresse aux races et aux descriptions précises qui ne sont pas encore des standards. C'est un peintre de l'école de Barbizon qui nous a laissé maintes toiles, en particulier des bergeries, et l'on peut faire entière confiance à son coup d'œil. Il a également fait beaucoup de dessins à la plume représentant des poules, en particulier des Houdans. Il est financièrement aisé ce qui lui permet de se procurer certaines volailles qui sont encore des raretés luxueuses. Voici ce qu'il en dit : "Un nuage épais enveloppe l'origine de cette espèce, qui nous paraît n'être qu'une variété du Changaï (nom donné alors parfois à la Cochin). Introduite en France vers 1853, et peu de temps avant en Angleterre, la beauté de son plumage, la taille du coq et de la poule, qui dépasse celle de toutes les autres espèces... en font vivement rechercher la possession par un nombre immense d'amateurs. La rage d'en posséder, jointe à l'appât que promettait une reproduction forcée et à la façon déplorable d'en élever les produits contribua rapidementà amener l'abaissement de cette race, dont on croisa ensuite des sujets inférieurs, faciles à acquérir, avec le Cochinchine blanc, le Malais blanc, etc...

Les premiers spécimens que j'ai vus, et qui étaient réellement ce que doit être le BrahmaPootra, avaient exactement la forme et les caractères du Cochinchine le mieux fait, si ce n'est que les caractères étaient encore plus développés et le volume encore plus fort. La forme du coq surtout n'avait presque aucun rapport avec celle de la presque totalité des coqs répandus à foison aujourd'hui. Le dos parfaitement horizontal, les épaules larges, la partie postérieure formée par l'énorme épanouissement des plumes de l'abdomen ou cul d'artichaut et les plumes des cuisses extrêmement larges, la queue très courte, la jambe ou pilon courte et forte, presque entièrement cachée par les plumes des cuisses, le canon (tarse) de la patte très gros et très court, caché par un épais matelas de plumes s'étendant jusque sur les doigts, la tête et le cou proportionnellement petits : tels sont les principaux caractères de forme qui distinguent l'espèce.

La couleur du plumage n'est pas moins caractéristique. Chaque plume du camail du coq doit être fortement marquée d'une tache noire allongée dont la similaire se reproduit sur une partie du dos, du camail et des lancettes. Des plumes marquées d'un dessin gris analogue à celui de la Cochinchine perdrix se retrouvent au côté du plastron, près des épaules, aux petites faucilles, à la partie postérieure des pattes; le plastron (poitrine) est blanc, les plumes de recouvrement des ailes sont marquées de taches noires ....

La forme de la poule est celle de la plus belle Cochinchine qu'on puisse imaginer; plus elle est basse, large, ramassée, plus ses pattes sont fortes, courtes, emplumées et cachées sous les plumes des cuisses, et plus elle est parfaite. Son plumage, encore plus caractéristique que celui du coq, a une grande analogie pour le dessin avec le plumage de la Cochinchine perdrix (à l'époque perdrix = perdrix-maillé-doré, le plumage perdrix uni n'était pas différencié du doré) et j'ai vu et possédé des sujets dont la robe était complètement identique, la couleur exceptée, de façon qu'on ait pu raisonnablement nommer l'une Cochinchine perdrix tannée (tannée = brun), l'autre Cochinchine perdrix grise... mais la masse (la plupart), celles où la robe jointe à la forme constitue la race, sont blanches au plastron, sur le dos et aux ailes .... La crête doit être droite et simple, pour le coq, comme pour la poule.

On a fait avec le Cochinchine noir et le Brahma une variété qu'on nomme Brahma inverse. Le corps (du coq) est entièrement noir et le camail, semblable à celui du Brahma ordinaire, se détache alors en clair sur le fond vigoureux du plumage. Les amateurs se sont bravement mis en tête que le vrai Brahmapootra devait, poule et coq, avoir un plumage entièrement blanc, marqué de noir seulement au camail, au bout des ailes et à la queue. On leur en a fait tant qu'ils en ont voulu, avec le Cochinchine blanc, le Malais blanc, etc. Il en est venu des petits, des gros, des courts, des longs, à crête double, à crête simple, etc., etc.

Maintenant il en reste de l'ancien type mais hélas bien peu. La plupart des coqs sont de la forme que l'on nomme, par dérision, lanciers. La crête est ordinairement double, le derrière est étriqué, la jambe est allongée, à plumes collantes et se détache de l'ensemble des plumes de la cuisse; la patte est longue."

Voici une description précise des premiers Brahmas arrivés en France, puis de ceux que l'on y a élevés et, éventuellement, croisés. Tout d'abord les "premiers spécimens que j'ai vus" sont incontestablement des Cochins et du meilleur type, avec crête simple. Mais leur coloris ne correspond pas à ce que l'on connaissait des Cochins à l'époque : ils sont "argentés", sans trace de brun, et la description initiale des animaux, qui sont assez variés, en particulier les poules, les place soit dans les herminés, mais avec trop de noir ou de gris, soit dans les actuels "foncés". Ce ne serait qu'après le croisement avec des Malais blancs que le coloris herminé aurait été bien fixé. Voici qui est intéressant : tout d'abord ces soi-disant Brahmas seraient arrivés en France en 1853 avec le type Cochin mais une (ou des) variété(s) inconnue(s) dans la race Cochin. Ensuite c'est en France (et non en Inde ou aux USA, comme on le supposait) que la race aurait été ensuite croisée avec des Malais pour obtenir le coloris herminé mais en modifiant le type : crête triple, allongement des pattes, diminution du volume du plumage, etc... Ce qui ne signifie évidement pas que ce croisement n'ait pu avoir été pratiqué ailleurs et, en particulier, en Amérique.

En 1882, Monsieur La Perre de Roo fait éditer par le bureau du journal de "l'Acclimation" sa "Monographie des races de poules". Voici ce qu'il dit de la Brahma : "Si nous sommes bien renseignés sur la provenance de la race de Shang-haï (Cochin), il n'en est pas de même de la race de Brahmapootra dont l'origine est enveloppée d'un certain mystère que le temps n'est pas encore parvenu à éclaircir. Depuis 1853, date de son introduction en France, on s'est épuisé en conjectures sans arriver à rien qui n'eût jamais été dit et reconnu dénué de fondement. J'ai parcouru avec soin les ouvrages anglais, allemands et français sur les oiseaux de basse-cour et certes les origines que les auteurs attribuent à cette race sont nombreuses et variées, mais elles ne sont ni neuves ni vraisemblables ....

...On ne peut dire que cette race... soit d'origine américaine mais, ce qui est certain, c'est que les auteurs anglais sont tous d'accord pour reconnaître que l'honneur d'avoir doté l'Amérique, et par la suite l'Europe, de cette nouvelle race revient à M. Chamberlain, un modeste mécanicien, qui a trouvé les trois premiers couples souches de ces volailles dans le port de New-York, à bord d'un navire marchand qui venait d'arriver des Indes... "

Suit la description de deux variétés : la Brahma herminée avec cette précision : "Il y a quelques années les oiseaux de cette variété avaient fréquemment les plumes du dos, des épaules et des cuisses marquées d'un dessin gris ayant beaucoup d'analogies avec celui de la poule Cochinchinoise perdrix (perdrix-maillé-doré)." Quant à la variété foncée, il en est dit : "Cette variété a été créée en Angleterre et aux États-Unis en choisissant constamment les oiseaux reproducteurs parmi les sujets les plus forts et ayant le plumage très foncé... Cette variété n'est pas plus fixée que la variété herminée et, sans un choix judicieux des oiseaux reproducteurs, elle disparaîtrait bien vite de nos basse-cours."

Nous voyons apparaître un nouveau "découvreur" de la race: M. Chamberlain, mais qui n'est pas pour autant son créateur. Quant aux deux seules variétés existantes, ce sont les mêmes que celles décrites par C. Jacque et elles sont encore mal fixées. Aucune allusion à un croisement avec le Malais.

Le témoignage des auteurs postérieurs est sans doute moins intéressant car ils n'ont pu être témoins de l'arrivée en Europe des premiers sujets de la race et ne parlent que par on-dit. Citons les plus connus : Bréchemin dans "La basse-cour productive", édition de 1917, nous dit : ". . .Son origine est fort probablement le district indien de Chittagon d'où elle fut importée en Amérique voici certainement assez longtemps, sans doute pas très loin d'un siècle. C'est d'Amérique qu'elle fut importée en France peu après la Cochinchinoise. Les auteurs qui ont traité de la basse-cour voici une quarantaine d'années ne la citent pas. Seul Charles Jacque commence à en faire mention." Toujours deux variétés, herminée et inverse, et aucune allusion à un éventuel croisement avec le Malais.

Messieurs Blanchon et Delamarre de Monchaux, dans l'incontournable ouvrage "Toutes les poules" donnent quelques intéressantes précisions, malheureusement sans citer leurs sources : "Les Brahmas. . . ont été introduites en Europe des États-Unis, un lot important de ces volailles ayant été adressé par un M. G. Burnaham comme cadeau à la Reine Victoria d'Angleterre. Cet éleveur assurait que ces sujets avaient été apportés de Shanghai en Amérique... Les Cochins auraient été importés en Europe vers 1847 tandis que les fondateurs de la race Brahma étaient à la même époque transportés aux États-Unis. Les éleveurs, en sélectionnant, en pratiquant peut-être des croisements, ont créé deux races différentes de sujets qui étaient peut être de même origine. D'ailleurs les premiers types de Cochins et de Brahmas avaient de grands points de ressemblance. Un caractère distinctif de la Brahma actuelle, sa crête fraisée, n'existait pas et le vieux type nous offrait la crête simple du Cochin". Il n'existe toujours que deux variétés : l'herminée et l'Inverse.

Il est très probable que Messieurs Barnham (sans la lettre "n" ce nom serait l'anagramme de Brahma!), cité par la Revue avicole, et Burnaham de "Toutes les poules" ne soient qu'une seule et même personne. Rappelons que le premier dit, lui même, avoir croisé les poules importées avec des volailles qu'il détenait.

L'analyse des textes historiques ne doit pas nous empêcher de réfléchir. Citons d'abord l'analyse de mon correspondant M. Noël Henry : "Examinons la Brahma, que constatons nous?

 

- Qu'elle possède des attributs et des caractéristiques propres à deux types de races différentes 1°) Appartenant au type Combattant : crête en pois, issue de la crête en noix, fanon prononcé, regard agressif. 2°) Appartenant au type volaille pattue : tarses emplumés, démarche particulière dandinante...
- Que le plumage de ses tarses en général est moins riche que celui de la Cochin (car issu de la Cochin avec un combattant non pattu)".


C'est très bien observé. Voyons maintenant un peu ce que nous dit la génétique des coloris : Les variétés perdrix-maillé-doré, perdrix-maillé-argenté, fauve-herminé et blanc-herminé font, entre autres, partie de la famille du coloris "perdrix". Il est donc facilement possible de passer de l'un à l'autre et cela progressivement (sujets d'abord hétérozygotes, puis homozygotes). Nous savons maintenant que la même variété peut (je dirais presque doit) exister aussi bien en doré qu'en argenté. Au XIX° siècle on l'ignorait. Nos ancêtres aviculteurs découvrant des Cochinchinoises "argentées" (qu'elles soient herminées ou foncées ou intermédiaires entre les deux), sans trace de pigment brun, ont pensé qu'il s'agissait d'une race différente de la Cochin perdrix-maillé-doré qu'ils connaissaient et l'ont nommée "Brahma" pour des raisons plus ou moins folkloriques et ce malgré une similitude de forme. D'où la description de C. Jacque des premières "Brahmas" qu'il vit, identiques de forme et de crête à la Cochin. En plus, les Américains affirment que la première importation venait de Shanghai, port d'où sont arrivées les premières Cochinchinoises en Angleterre et en France, ces dernières expédiées par l'Amiral Cécile. Peut être y avait-il déjà en Chine des "Cochin" de plusieurs coloris dont des argentées et que un choix délibéré des exportateurs ou, plus vraisemblablement le hasard, a fait que des coloris argentés partaient en Amérique alors que des coloris dorés partaient en Europe.

A noter qu'à cette époque la Cochin était surtout connue en Europe en perdrix-maillé-doré, variété qui disparaîtra pour apparaître bien plus tard chez la Brahma, et que la fauve, la plus connue par la suite, n'est apparue que plus tardivement. Par contre les Brahmas (dont les plus abondantes actuellement sont les perdrix-maillé-doré) sont restées confinées aux coloris argentés (blanc-herminé et foncé) jusqu'au premier quart du XX° siècle.

Jean-Claude Périquet m'a transmis la copie d'un article paru en 1907 dans "Basse-cour, chasse et volière" qui relate des faits s'étant passés trente ans plus tôt, donc vers 1877. C'est un témoignage déterminant. L'auteur, A. Faverolles (nom prédestiné!), relate ses souvenirs d'enfance. La scène se passe au jardin zoologique de Marseille : "Il y a de cela quelque trente ans... Le couple de Brahmas que choisit le petit collégien -qui n'était autre que votre serviteur- sur une vingtaine de coqs et poules, représentait l'idéal de l'ancien type de Brahma. Sa définition la plus exacte aurait été celle de Cochin herminé ; car c'était la Cochin dans tous ses caractères, à l'exception du plumage qui était, en moins bien, celui des Brahmas d'aujourd'hui. La crête était simple, les parties blanches du plumage n'avaient pas cette pureté de blanc de céruse que nous offrit plus tard le Brahma anglais; mais en revanche quel volume! Quelle puissance dans tous les détails!... La mode anglaise -celle qui a prévalu- a fixé au Brahma d'aujourd'hui, des caractères qui en feraient un oiseau magnifique s'ils étaient toujours bien conservés. A vrai dire, celui qui fait le plus souvent défaut et qui est pourtant le plus indispensable, c'est l'ampleur."

En 1877, le Brahma était donc encore un Cochin mais de variété plus ou moins herminée. Monsieur Faverolles a assisté, en trente ans, à toute l'évolution de cette race.

Une chose est certaine : dans tous les documents que nous avons pu consulter, il n'est jamais question, autrement que de façon légendaire ou fantaisiste, d'une importation de Brahmas d'Extrême-orient en Europe. Toutes ont obligatoirement transité par les États-Unis. En plus ces "Brahmas", du moins certaines d'entre-elles, ressemblaient étroitement à des Cochins, sauf le coloris qui était argenté et non doré. Il est donc possible qu'une importation de Cochins "argentés" (peu importe la variété exacte, sinon qu'elle était dépourvue de pigment brun) ait été faite et entretenue aux États-Unis, soit en race pure, soit par croisement avec d'autres races, en particulier des Malais, de coloris argenté ou blanc. Cette poule nommée "Brahma" aurait été ensuite été exportée vers l'Europe. Et l'Europe, où l'on ne connaissait que les Cochins à couleur dorée (fauve, rousse et perdrix-maillé) l'aurait acceptée comme une nouvelle race.

Et le croisement avec les Malais? Il a très certainement été réalisé, et plusieurs fois, peut être en Amérique (à moins que ce ne soit et/ou avec d'autres races locales) et certainement en France pour que les poules vues par C. Jacque avant 1858 prennent le type actuel de la Brahma alors qu'elles avaient celui de la Cochin en arrivant en France.

Il est évident que les aviculteurs américains et européens des années 1850 ont quelque peu mélangé dans leurs esprits et leurs poulaillers diverses poules originaires de Shanghai et qui devaient toutes être des Cochins. Ils ont ensuite commencé par différencier deux races, non pas tellement en fonction de leur type mais de leur variété : celles ayant du pigment brun étant des Cochins et celles n'ayant que du blanc et du noir des Brahmas. Ensuite ont eu lieu des croisements, probablement avec le Malais, qui ont différencié les types : les dénommées Cochin restant conformes aux poules importées de Chine et les dénommées Brahma évoluant vers le type actuel de cette race.

Je pense donc, comme M. Henry, que la Brahma est une race de création occidentale, vraisemblablement à la fois aux États-Unis et en Europe, par croisement de Cochins à coloris argenté avec des Malais et/ou des races locales. Si l'on a voulu lui donner une origine orientale et un nom Indien, assez peu logique, c'est sans doute pour des raisons commerciales ou folkloriques. Par la suite l'on a certainement eu recours au croisement de ce qu'était devenu la Brahma avec la Cochin perdrix-maillé pour obtenir les souches de Brahmas perdrix si abondantes actuellement en Europe, alors qu'elles n'existaient pas à l'origine. La Brahma ne

serait donc que la première des races de synthèse, croisées à partir de la Cochin, comme il en existe maintenant tant comme la Sussex, l'Orpington, l'Australorp, et même la Bourbonnaise, issue de la Gâtinaise, qui est typiquement européenne mais a conservé de la Brahma son coloris herminé.

Ce sont là des hypothèses que je ne peux prouver mais qui semblent suivre d'assez près la réalité historique et justifier le standard actuel des trois races en cause (Cochin, Brahma, Malais). Maintenant si quelqu'un voulait aujourd'hui croiser des Cochinchinoises avec des Combattants malais, nous lui serions reconnaissant de nous faire part des résultats pour pouvoir étayer les hypothèses de Monsieur Henry.

Ce qui reste curieux c'est que la plus abondante des Brahmas actuelles est la perdrix-maillé-doré alors que l'origine de la race semble due au fait qu'elle était confinée aux variétés argentées par opposition à la Cochin qui était toujours avec pigment brun.

 

 

Avec l'aimable autorisation de Mr J.C.MARTIN, président d'honneur du Bantam Club de France.

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